Europe : Incident ou camouflet diplomatique turc ?

L‘actualité bouillonnante a vite relégué l’affaire aux oubliettes de l’information mais on continue d’en parler encore en hauts lieux sous le nom du “Sofagate”. J’ai trouvé l’incident (est-ce bien un incident ?) singulier et cocasse pour lui consacrer un petit billet.

L’affaire (voir la photo ci-dessus et la vidéo ci-dessous) : en visite à Ankara chez le Président turc Erdogan le 6 avril 2021, Madame Von Der Leyen (Présidente de la Commission européenne) accompagné de Monsieur Charles Michel (Président du Conseil européen) est restée debout, stupéfaite, alors que les deux hommes s’asseyaient sur deux chaises prévues à cet effet. Faute de disposer d’un troisième siège, elle s’est rabattue vers un canapé placé en retrait dans la pièce, au rang d’observatrice en quelque sorte.

L’affaire vue par JDPS

La Présidente, à l’évidence, ne s’attendait pas à ce que les choses se passent ainsi. Manifestement il y a eu un couac dans le protocole qui, du temps de Louis XIV ou de Napoléon aurait été considéré comme un casus belli. Mais que s’est-il passé exactement ? On ne peut que se perdre en conjectures.

  1. Première hypothèse, les autorités turques ont sciemment provoqué l’incident diplomatique. Elles devaient savoir que la délégation comprenait les 2 plus hauts représentants européens dont une femme. On peut donc penser que M. Erdogan a volontairement humilié la Présidente au nom du sexisme musulman qui considère que la femme tient dans cette religion une place de second plan. Cette hypothèse parait d’autant plus crédible qu’en 2015 le même Président turc avait su accueillir les 2 hauts représentants de l’Union de l’époque (Jean-Claude Junker alors Président de la Commission et Donald Tusk Président du Conseil européen) et ce jour-là, curieusement, 3 sièges avaient été prévus pour l’entretien (voir la photo ci-contre). Le protocole turc aurait-il changé entre temps ? Peu probable.
  2. Les responsables du protocole européen ne se sont pas renseignés auprès de leurs homologues turcs des conditions d’accueil en Turquie (une femme faisant partie cette fois de la délégation). Cela parait peu vraisemblable mais sachant comment fonctionne l’Europe avec ses autorités à l’égo surdimensionné et connaissant la rivalité qui existe entre le Conseil et la Commission, ce peut être une explication (Le monde affirme que seul le Conseil aurait envoyé un missi dominici à Ankara). Ledit protocole prévoit dans le cadre de la représentation extérieure de l’Union l’ordre de préséance suivant : en 1 le Président du Conseil européen, en 2 le Président de la Commission européenne, et en 3 le “Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité”. En se renseignant, les chargés du protocole, auraient pu éviter un déplacement humiliant à madame Von Der Leyen ou exiger la présence d’un 3ème siège. Mais il faut aussi le reconnaître, en matière de politique étrangère, l’Europe, à la botte des États-unis, ne pèse pas très lourd. Un grand empire de 27 nations mais un tigre de papier sur le plan militaire et diplomatique surtout face à la Turquie prompte à réagir et intimider, la France en sait quelque chose.
  3. Règlement de comptes entre Présidents ou retenue face à Erdogan ? Pour la petite histoire il faut savoir que Madame Von Der Leyen et Monsieur Michel ne sont pas très copains, c’est du moins ce que laisse entendre la Presse et le coprésident du Groupe des Verts au Parlement européen (1). M. Michel, à supposer qu’il ait été lui aussi surpris par l’embarras de la situation, aurait pu et dû par simple courtoisie inviter madame Von Der Leyen a prendre sa place; c’est du moins de cette manière qu’un homme galant aurait réagi. En restant impassible, il s’est comporté comme un gougeât. Par son comportement, il a  aussi humilié l’Europe dont il est le plus haut représentant des 27 états. Etait-ce une petite vengeance entre amis ? Peut-être, mais plus probablement en supposant que l’idée lui ait traversé l’esprit, craignait-il aussi d’offenser le grand Sultan de Constantinople en lui donnant une leçon de galanterie. Allez savoir !

L’affaire a fait grand bruit dans le Landerneau (Bruxelles) des pays de l’U.E. Les européens ont réagi au quart de tour en se révoltant contre le sexisme d’ Erdogan. Mais était-ce bien lui le responsable ? C’est ce que pense le Secrétaire d’État français chargé des Affaires européennes, Clément Beaune qui a réagi le 11 avril au Grand jury RTL/LCI en disant que : “Peut-être que l’un et l’autre auraient dû quitter la pièce. Mais il faut remettre l’Église au milieu du village : le problème dans cette affaire, ce n’est pas l’Europe, c’est la Turquie “. Et après, une fois que l’église est replacée au centre du village, on fait quoi ?

L’affaire vue par les turcs (L’ambassadeur turc en France)

Les autorités turques par la voix de leur ambassadeur en France (voir la vidéo ci-dessus) soutient fermement que la réunion préparatoire entre protocoles avait déterminé les conditions dans lesquelles l’entretien devait se dérouler (ce qui confirme l’info du Monde signalant que la Commission n’avait pas envoyé d’émissaire avant la réunion). On peut le croire. Mais si lesdits protocoles ont vraiment abordé le sujet, ils ne sont pas tombés d’accord c’est évident ou ont oublié la Commission non représentée).

L’affaire vue par le journaliste Nicolas Poincaré (RMC le 08/04/21 – 3 mn 11)

L’affaire vue par le Canard enchaîné 24 avril 2021 (Cliquez sur la photo pour l’agrandir)

Ce genre d’affaire se traite aux plus hauts niveaux comme les règlements de compte d’ailleurs. Le peuple voit. Il s’en offusque ou s’en réjouit mais connait rarement le fin mot de l’histoire.

(1) « On le subodorait depuis longtemps : il n’y a pas une chimie très favorable entre les équipes du président du Conseil et de la présidente de la Commission. Cet épisode l’a confirmé », décrit Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts. (info Le monde).

Photo : AFP/Turquie – Vidéos BFMTV

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4 commentaires

  1. Simone Viel nous rappelait encore avant son dernier voyage que l’idée de base de la construction européenne c’est la paix. Hors aujourd’hui nos yeux se tournent vers cette complexe UE au moindre problème. Nous sommes prisonniers d’un système supranational qui refuse les États Nations ainsi que la fédération et j’avoue m’y perdre entre toutes ces commissions et présidences qui sont censées nous représenter.

    Pour faire vite, L’UE gérait en commun l’économie et l’environnement, rajoutons la défense avec la primauté de l’OTAN et laissait aux États Nations les politiques sociales et médicales. La BCE gérant l’Euro avec indépendance selon le principe de l’ordolibéralisme «  Stabilité de la monnaie et commerce libre et non faussé ». En clair, on s’aligne sur l’Allemagne qui s’aligne sur les USA et nos élites globalisées vivent à l’heure américaine..

    Hors, nous demandons à l’UE en pleine crise de gérer une pandémie ce qui est confortable pour les États Nations – ce n’est pas de notre faute c’est l’UE. Plus grave, l’UE s’essaye aux affaires étrangères par des gens qui me semblent totalement étrangers à ce domaine, il faut être excellent pour discuter avec le Russe Lavrov et fort pour en montrer à Erdogan. Bon, disons que l’épisode de la chaise n’est qu’une distraction à coté de ce qui risque de se passer en mer noire et en Ukraine.. Deux cierges à Notre Dame des bonnes nouvelles..

  2. Que pouvait-on attendre d’un autocrate comme Erdogan sinon qu’il profiterait de la moindre occasion pour humilier l’Europe au travers de ses représentants. Par contre, l’attitude du sieur Michel est des plus lamentables vis à vis d’Ursula qui participe avec Erdogan à cette opération pitoyable. Effectivement, au XIXe siècle, il n’en fallu pas plus pour envahir l’Algérie. Mais rira bien qui rira le dernier.

  3. 🤣🤣🤣🤣🤣🤣🤣
    Une seule question: quels soucis militaires poussent l”Europe à garder des relations avec la Turquie ?
    Tout le reste c”est du verbiage qui laisse croire à des journalistes et des politiques en mal de notoriété qu’ils peuvent se croire importants.

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